Imperfection

878-H9Hier soir, Richard a redéfini, ou traduit, un mot qui prend maintenant pour moi une tout autre dimension. Le mot dukkha*, qu’il traduit par « pas parfait ». Quand on qualifie le monde, ou la vie, de dukkha*, cela ne veut pas dire qu’ils sont une source de souffrance perpétuelle, mais simplement qu’ils ne sont pas parfaits. Rien n’est parfait, et rien ne peut l’être. C’est d’ailleurs cette imperfection, qui réside en chaque chose, qui les rend parfaites, qui les rend telles qu’elles sont. Je pense à l’imperfection dans l’œuvre d’art : c’est elle qui lui apporte une dimension supplémentaire, et lui donne sa perfection. De même, dans la nature, l’imperfection, l’exception qui confirme la règle, est ce qui crée la vraie beauté. Il ne faut donc pas chercher une perfection illusoire et impossible, mais jouir de l’imperfection des choses.

Dans un pays comme la Thaïlande, on retrouve partout cette imperfection des choses ; en particulier dans un endroit comme Suan Mokkh*. Même dans ce nouveau monastère, rien n’est tout à fait parfait, tout à fait terminé, tout à fait précis, parfaitement fonctionnel et esthétique. Dans chaque chose, il reste, comme fait exprès, une petite imperfection ou un détail inachevé : c’est ce qui donne leur vie aux choses, leur beauté, leur âme.

Comme disait Picasso, une peinture terminée est une peinture morte. C’est dans l’imperfection, dans la petite touche qui manque, dans ce qui n’est pas fini, que commencent l’impermanence, la dégradation et la mort de tout phénomène conditionné. L’idée de perfection entraîne celle de permanence, et ni l’une ni l’autre ne peuvent exister dans le monde phénoménal. C’est ainsi ! Mais je trouve que l’imperfection est quand même plus facile à supporter que la souffrance, mot qui ne traduit en fait que les cas extrêmes de dukkha*.

 

* Dukkha (pali) : insatisfaction, imperfection, souffrance. Une des trois caractéristiques de l’existence et de tous les phénomènes, selon le bouddhisme. Les deux autres sont anicca (l’impermanence) et anatta (l’impersonnalité). Il y a trois sortes de dukkha : le dukkha de la souffrance : la souffrance est douloureuse par elle-même ; le dukkha du plaisir : le plaisir n’est pas complètement satisfaisant parce qu’il contient l’incertitude de son accomplissement et de son prolongement, la crainte de sa cessation et la nature douloureuse de la lassitude et de la satiété qu’il ne manquera pas de produire ; et le dukkha inhérent à tous les phénomènes conditionnés.

* Suan Mokkh : monastère de la forêt fondé par Ajahn Buddhadasa. Suan Mokkh signifie littéralement « le jardin de la libération ». Ordonné moine à l’âge de vingt ans, Ajahn Buddhadasa (1906-1993) fonda en 1932 le monastère de Suan Mokkh, qui fut le premier monastère de forêt dédié à la méditation dans le sud de la Thaïlande. Son dernier projet, à la fin des années 1980, fut d’établir à Suan Mokkh un centre international de Dharma, Suan Mokkh International, qui organise régulièrement des cours et des séminaires sur le bouddhisme et des retraites de méditation. Ajahn Buddhadasa fut, avec Ajahn Chah, un des maîtres thaïlandais les plus influents du vingtième siècle. J’ai eu la chance de suivre son enseignement de 1988 à 1993. Richard est un laïc qui participait à l’enseignement lors des retraites de méditation.

 

Texte : Journal, 7 juin 1989, Suan Mokkh International – Lors d’une retraite de méditation
Peinture : 878 Peinture de guérison – 24 x 20 cm – Acrylique sur papier

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